«Les personnalités peuvent encourager la consommation durable»
Faire durer ses objets est dans l’air du temps. Les plateformes de seconde main (Vinted, leboncoin, Backmarket, etc.) fleurissent et de plus en plus d’associations offrent désormais aux individus la possibilité de réparer leurs objets.
Julie Madon, sociologue, a consacré ses travaux de recherche à la longévité des biens acquis par les individus. Dans cet entretien, elle décrypte la réalité de ce mode de consommation durable.
Comment définiriez-vous les pratiques de longévité ?
Julie Madon : Ce sont des pratiques qui consistent à faire l’acquisition d’objets susceptibles de durer dans le temps. Ils peuvent être répertoriés en trois sous-ensembles. D’abord, les pratiques d’acquisition durable consistent à récupérer, acheter d’occasion, louer, emprunter, faire un choix durable ou encore limiter les achats. Ensuite, les pratiques de préservation permettent de prendre soin, de transformer, « d’user jusqu’à la corde », de réparer ou encore de garder l’objet. Enfin les pratiques de prolongement de l’objet consistent à prêter, louer, revendre, donner ou recycler.
Généralement, quel type de consommateur a des pratiques de longévité ?
Julie Madon : Les profils sont très variés. La classe sociale joue. Par exemple, les personnes à revenu modeste et celles qui habitent en milieu rural font durer leurs objets. Les urbains ont en revanche tendance à plus consommer. Cependant, on remarque aussi que la durée de vie des produits peut toucher des individus sensibles à la cause écologique ou encore des personnes souhaitant défendre leur pouvoir d’achat.
Comment est perçue la sobriété dans la société aujourd’hui ?
Julie Madon : La sobriété récupère ses lettres de noblesse. Elle est traditionnellement associée à des pratiques « radines » voire « ringardes ». Dans certains milieux sociaux, il existe encore une injonction à consommer et à renouveler sans cesse les objets. Toutefois, le discours public change avec notamment la lutte contre l’obsolescence programmée.
Les associations prennent également en charge ces questions et de plus en plus de personnes rejoignent le mouvement. La sobriété peut apparaître stigmatisée mais elle est aujourd’hui légitimée.
Quels sont les freins existant à faire durer les objets ?
Julie Madon : Il existe trois principaux freins. Le premier concerne les représentations et des normes sociales. Certains individus renouvellent en effet régulièrement leurs objets par goût pour la mode, l’envie de nouveauté ou encore les critères d’achat.
Le deuxième obstacle porte sur le manque de ressources (manque de connaissances et de compétences techniques, manque de temps et d’argent pour réparer). Enfin, le dernier frein concerne l’offre qui répertorie généralement des produits de mauvaise qualité, peu réparables ou au prix trop élevé pour la réparation.
Pensez-vous que les plateformes de seconde main influent vertueusement dans la longévité des objets ?
Julie Madon : Des plateformes comme Backmarket font beaucoup de choses en termes de marketing et ça marche. C’est un premier pas positif pour faire durer les objets. Toutefois, ces plateformes peuvent causer du tord à d’autres structures. Emmaüs a par exemple récemment annoncé une pénurie de dons. Les individus sont aujourd’hui plus disposés à revendre leurs objets plutôt qu’à les donner. L’autre point négatif est l’effet rebond de ces plateformes qui encouragent des individus à consommer encore davantage.
Selon vous, le législateur a-t-il suffisamment encadré le sujet de la durée de vie des produits ?
Julie Madon : Il faut toujours davantage réguler. C’est moins mon combat que l’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP) qui lutte pour des produits plus durables et réparables. Plusieurs dispositions ont déjà été votées depuis 2015 comme la loi sur l’obsolescence programmée, la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte, l’extension du délai de présomption de la garantie légale de conformité ou encore l’indice de durabilité des produits (entrée en vigueur progressive). Nous avançons dans le bon sens.
Finalement, quels rôles devraient avoir l’Etat et les industriels dans la consommation durable ?
Julie Madon : Les consommateurs reçoivent des discours contradictoires. Ils sont découragés par les pratiques des plus riches qui ont de forts impacts sur l’environnement. En témoigne le récent voyage dans l’espace de Katy Perry. Ce n’est pas seulement à l’Etat de porter ce discours. Les personnalités publiques peuvent encourager la consommation durable. Les artistes et influenceurs jouent un rôle de modèle pour leur communauté. De même, les industriels devraient faire leur part du travail pour encourager, à travers leur marketing, des initiatives durables. Mais depuis quelques temps, on sent que leurs discours basculent en ce sens et j’ai espoir que ça dure.