Quand l’écoanxiété s’invite dans les entreprises

Coup dur pour les patrons. De nombreux salariés, en contradiction avec les valeurs et la stratégie environnementale et sociale de l’entreprise, claquent la porte. Face à ce phénomène nouveau, les grands groupes ont quelques leviers d’action pour tenter de retenir leurs employés.

Canicules, inondations, cyclones tropicaux, sécheresse... L’écoanxiété gagne du terrain. Il s’agit d’un nouveau mal-être qui se définit comme une détresse psychologique découlant des inquiétudes face à la crise environnementale. Aujourd’hui, 5 % des français se considèrent comme «fortement» ou «très fortement» écoanxieux, selon le premier état des lieux de l’Agence de la transition écologique (ADEME) publié en avril dernier.

En entreprise, l’écoanxiété peut vite s’accentuer. Son secteur d’activité et son «business model» entrent parfois en contradiction avec les valeurs des salariés. Dans les cas les plus graves, la souffrance peut conduire au burn-out . « Certaines personnes acceptent de vivre avec des dissonances cognitives mais moi, je n’en étais pas capable», témoigne Charlotte, entrepreneure sociale. Après avoir travaillé plusieurs années à un poste stratégique d’une entreprise du CAC 40, elle a vu les limites de son métier. «J’évoluais dans un environnement sexiste et misogyne. Impossible de faire éclore des sujets stratégiques aux enjeux sociaux et environnementaux que je souhaitais mener avec la responsable RSE (responsabilité sociétale des entreprises) qui enchaînait les arrêts pour burn-out. J’étais moi-même sans cesse découragée.»

Des fresques pour sensibiliser les salariés

Pourtant, l’entreprise a des leviers pour éviter le mal-être de ses salariés. Le premier est la sensibilisation à la transition écologique qui passe notamment par la réalisation de fresques. Il s’agit d’ateliers participatifs et collaboratifs qui informent un groupe de personnes sur des grands enjeux sociaux et environnementaux. Biodiversité, économie circulaire, climat ... Depuis 2020, certaines entreprises recourent de plus en plus à ces nouveaux outils pédagogiques.

Ambassadrice et membre du conseil d’administration de la Fresque du climat, Lucile organise régulièrement des ateliers en entreprise. Pendant 3 heures, elle fournit un ensemble de cartes que les participants doivent replacer dans l’ordre pour comprendre toutes les étapes de la transition climatique. Basée sur les recommandations du GIEC, la fresque permet de comprendre les enjeux du changement climatique et donne des moyens d’action.

«Nous orientons les débats qui suivent l’atelier en fonction de l’entreprise concernée. Pour une entreprise cosmétique par exemple, nous évoquons l’impact de l’eau et de l’emballage. A contrario, s’il s’agit d’une chaîne de restaurants, nous aborderons l’impact de la consommation de viande», explique Lucile de Castelbajac.

La majorité des salariés sensibilisés participent sur la base du volontariat et se définissent comme écoanxieux. «Ils ont beaucoup d’interrogations sur le futur de l’entreprise et le rôle qu’ils doivent prendre individuellement pour participer à la transition écologique», précise l’animatrice.

Et pour que la fresque soit utile, les aspects positifs doivent être mis en avant. Selon Lucile,«les salariés doivent ressortir de l’atelier en se demandant pourquoi ils se battent et non pas contre quoi».

Travailler sur des nouveaux récits

Toutefois, de tels outils pédagogiques présentent aussi leur limite. Il est par exemple impossible de mesurer l’impact et les changements suivant les sensibilisations en entreprise. Pour Nathalie, directrice juridique d’une grande entreprise : «il ne suffit pas d’informer. Il faut former et donner aux salariés les moyens d’agir». Très engagée sur les enjeux RSE, la juriste a mis en place des initiatives au sein de sa direction et encourage tous les départements de l’entreprise à faire de même.

En 2024, Nathalie a notamment édité un guide dans lequel elle explique quels sont les leviers d’actions de chaque membre de son équipe en fonction de sa spécialité. Un juriste consommation de son entreprise sera par exemple davantage impliqué sur les questions d’usage de l’eau pour les machines à laver ou encore d’utilisation du papier pour la publication des livres. Mais pour Nathalie , la possibilité d’agir de manière positive dépend aussi de l’entreprise : «nous avons beaucoup de chance dans notre organisation car notre PDG soutient les stratégies de transition environnementale, ce qui n’est pas le cas partout». Selon elle, la majorité des écoanxieux travaillent surtout dans des entreprises impliquées dans le changement climatique comme celles du secteur de l’énergie fossile ou encore de l’aviation. «C’est une ligne de crête. Certaines personnes ont un pied dans le monde du changement et l’autre dans la réalité économique. Ce n’est pas simple de faire coïncider ces deux mondes aujourd’hui», observe Nathalie.

Mais tant que toutes les entreprises ne s’adapteront pas, il sera difficile d’endiguer la détresse des salariés face aux changements climatiques. «Lors de mes accompagnements, je fais travailler les membres du comité exécutif de l’entreprise sur des nouveaux récits avec un monde dans lequel on peut bâtir quelque chose de positif. Ils sont plutôt intéressés mais il n’y a pas d’action concrète qui suit. Tant qu’il n’y a pas de changement de gouvernance, rien ne changera dans les entreprises», explique Charlotte. Pourtant l’entrepreneure sociale se veut positive. Sur toutes les entreprises qu’elle accompagne, 20 % sont engagées dans la transition. La majorité de leurs salariés ont quitté leur précédent poste pour écoanxiété et se considèrent aujourd’hui comme acteurs du changement.

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